Le cabinet de curiosités est à la mode et pour moi, c’est une aubaine ! Cette fois, visite d’Artificialia à Nogent-sur-Marne qui choisit de mettre en scène une version contemporaine du sujet. Aux XVIe et XVIIe siècles, ces ancêtres des musées distinguaient les Naturalia, productions naturelles (minérales, végétales, animales) et les Artificialia, productions de l’homme. Le tout réunissant bizarreries et raretés. Ici, ce sont les singularités imaginées par l’homme qui sont à l’honneur. Dans ce lieu que je ne connaissais pas, et qui se révèle franchement beau, spacieux et lumineux,
les œuvres de 28 artistes de tous bords (certains estampillés art singulier, d’autres plutôt versés dans l’ultra contemporain) rivalisent d’étrangeté. On y croise de délicates compositions en papier à cigarette, aux formes organiques (Maryline Pomain), des gros plans de cactées semblant sortir d’une planète lointaine (photos de Fred Lebain), une main en mue de serpent (Sophie Lecomte), un éléphant recouvert de végétaux et d’êtres miniatures (dessin de Moreh). Gros emballement pour le travail de
Clément Bagot qui a suspendu dans les airs ses drôles de volumes en forme de vaisseaux fantômes. Dommage que ne soient pas présentés ses “Hybrides”, sorte de variations autour de l’ossature humaine
[http://clementbagot.com]. Impressionnant aussi, le cerveau créé par Jun Takita, vu comme un paysage : l’organe est plongé dans un liquide indéterminé et recouvert d’une couche d’algues en constant développement. Enfin, coup de cœur pour le cabinet plein d’humour d’Ashley, devant lequel je serais restée
des heures : trois pans de murs recouvertes de petits casiers intégrant chacun un objet ordinaire étiqueté, pour rappeler que ce qui fait la préciosité d’un objet c’est le regard qu’on lui porte. Une expo poétique à souhait, qui fait la part belle aux créations hybrides gommant les frontières entre mondes humain et animal (ouvert tlj sf mar. de 12h à 18h, jusqu’au 11 mars, à la Maison d’art Bernard-Anthonioz, 16, rue Charles-VII, Nogent-sur-Marne).
Fin de ma balade au musée de la Chasse avec le “Cabinet de la licorne”, petite pièce aménagée comme un cabinet d’amateur, associant avec poésie merveilles naturelles et imaginaires. Trois pans de murs sont recouverts d’étagères sur lesquelles se frôlent des têtes de cervidés malformés, un bocal du collectif Gelatin, contenant une peluche noyée dans du formol (renvoi aux collections scientifiques des cabinets de curiosités) et des compositions en verre coloré de Jean-Michel Othoniel conçues pour accueillir des oeufs d’autruche ou des cornes de rhinocéros. A leurs côtés toujours, sont présentées une pile d’articles des années 1950, collectés par Fontcuberta, “prouvant” l’existence de la licorne, et une vidéo de Maïder Fortuné mettant en scène l’animal merveilleux dans une lente dégradation physique (la pauvre bête termine en cendres). Sans aucun doute, la pièce la plus fabuleuse de ce musée aussi ludique que déconcertant, dont l’atout majeur tient dans son sérieux décrassage des codes de la muséographie.
Visite en avant-première hier du musée de la Chasse et de la Nature. Un peu partie à reculons, j’avoue, c’est finalement un endroit fabuleux que j’ai découvert. Fraîchement retapé, installé dans l’hôtel Guénégaud, il a fière allure. La scénographie s’inscrit dans l’air du temps, qui veut que les cabinets de curiosités renaissent de leurs cendres avec un engouement croissant, quasi-généralisé. L’expo temporaire des photos d’Eric Poitevin réalisées dans le parc de Bel-Val (Ardennes), propriété du couple fondateur du musée, ouvre le bal. Atmosphère clinique pour ces images grand format mettant en scène des têtes de cervidés coupées ou des corps d’animaux suspendus par les pattes arrières au-dessus d’une mare de sang. Le tout sur un fond blanc aseptisé, d’une pureté tranchant férocement avec le sujet. La suite est un génial jeu de piste à travers des salles baptisées “cabinet
des oiseaux de proie”, “salle des trophées” ou “salon des chiens”. Les animaux naturalisés y côtoient les toiles de Lucas Cranach, Jan Brueghel ou François Desportes. Les collections de terrines en forme de hures de sangliers coudoient avec les happeaux reproduisant toutes sortes de cris. Surtout, l’ensemble se retrouve parsemé d’oeuvres contemporaines signées Jan Fabre, Joan Fontcuverta ou Jeff Koons. Lumineuse idée qui achève de dépoussiérer l’ensemble.
Ici pas de cartels visibles ni de grands panneaux pédagogiques. Le visiteur curieux cherchera à connaître les oeuvres qui s’offrent à lui, osant ouvrir les tiroirs des petits meubles cabinets dispersés ça et là et bourrés de surprises (on y trouve aussi des lunettes permettant de se mettre dans la peau d’un observateur). Les autres, indifférents ou habitués à recevoir la connaissance sur un plateau, passeront leur chemin (à suivre…).
J’inaugure ce petit blog sans prétention par un gros coup de coeur, en adéquation parfaite avec mon amour démesuré pour le dessin : Zhao Xuebing à la galerie Premier regard. Dès l’entrée, trois encres rouges sur toile donnent le ton : nous sommes en présence d’un artiste à la gestuelle délicate et précise. Les formes qui se détachent sur un fond blanc sont celles de brins d’herbes aux prises avec une brise légère. Suivent d’autres encres, noires cette fois, mettant en scènes d’autres compositions végétales et une galerie d’étonnants portraits de guerriers sans visages. Le travail sur les armures est impressionnant. Une foultitude de détails force à ralentir le pas. Plus loin, de grands formats sont accrochés sous la verrière. Je dépasse assez rapidement les Dérives, sortes d’interprétations maniéristes surcolorées des guerriers à l’encre, qui me rebutent un peu. En revanche, je marque un temps d’arrêt face aux versions “accumulées” de ses personnages, toujours sans visages, qui offrent l’illusion, à bonne distance, d’être des oeuvres abstraites. Enfin, mon coeur s’emballe à la vue de la Promenade au pays des Anciens, scène érotique à la composition parfaite, qui m’évoque les shunga, ces gravures érotiques japonaises inscrites dans l’Ukyio-e (le Monde flottant). Cette traduction contemporaine de techniques anciennes m’a littéralement fait chavirer. Je repars donc troublée, avec une haute idée du savoir-faire de ce maître incontesté du Rothring, qui oeuvre directement sur la toile, sans travail préparatoire d’aucune sorte. (galerie Premier regard, 10, rue Humblot, Paris 10e, jusqu’au 9-2.)


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